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Sylvie Chokron : l’IA nous rend-elle moins intelligents ? | France Inter
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Sylvie Chokron : l’IA nous rend-elle moins intelligents ?
Provenant du podcast Sous le soleil de Platon Par Charles Pépin
Sylvie Chokron est neuropsychologue, docteure en psychologie cognitive et directrice de recherche au CNRS, au sein de l’Institut de Neurosciences Intégratives et de la Cognition. Elle dirige notamment une équipe de recherche dédiée à la perception, l’attention et le développement cognitif.
Avec • Sylvie Chokron Neuropsychologue, directrice de recherche CNRS.
"J’aimerais ce matin vous raconter l’histoire d’un jeune homme de son temps. Il a 17 ans et jongle entre une dizaine d’IA - Chat GPT, le chat, Claude, Perplexity, CoPilot… Il a 17 ans et il cherche son chemin, un poème de Rimbaud ou une destination de vacances. Il dégaine son smartphone et prompte la bonne IA. Il a 17 ans et il se pose une question politique, éthique, morale, ou même médicale ou pourquoi pas métaphysique, il dégaine son smartphone et chatte avec son bot. Il est rapide, agile, réactif, connecté, il trouve la réponse à tout et très vite, et même quand il aura une peine de cœur, dans quelques mois, et connaîtra un petit down, il n’aura pas besoin de consulter un thérapeute car il discutera avec une IA qui saura l’éclairer, le rassurer, le conseiller. Et c’est ainsi qu’il a tout du jeune homme intelligent : les problèmes, il les résout. Les réponses, il les trouve. Et en plus, très vite. Bon, il ne se rend pas compte qu’à cause d’une telle utilisation de l’IA, on va aussi très vite se prendre le mur climatique mais ça, c’est une autre histoire…
Mais les problèmes, est-ce vraiment lui qui les résout ? Les réponses, est-ce vraiment lui qui les trouve ? A-t-il vraiment le temps de réfléchir ? De quelle intelligence parle-t-on lorsqu’on le dit intelligent, ce jeune homme de son temps ? L’intelligence est-elle simplement la capacité à résoudre les problèmes ou ne peut-elle pas être pensée, plus globalement, comme la capacité à repérer ce qui est important pour soi et à être bien au fait de ses faiblesses, de ses forces, et de l’environnement dans lequel on évolue ? Platon disait de la pensée qu’elle est le dialogue de l’âme avec elle-même ? Peut-on inviter l’IA au cœur de ce dialogue et croire alors en un magnifique homme augmenté ? L’IA nous rend-elle plus intelligents ? Ou moins ? Tout dépend probablement de la manière dont ce jeune homme de son temps utilise ces IA ? Travaille-t-il avec elles, réfléchissant au contact de ces éblouissants perroquets statistiques que sont les IA ? Ou, à force de ne pas savoir ce qu’il sait, et de ne pas savoir ce qu’il ne sait pas, devient-il de moins en moins intelligent ?
Pour le savoir, j’ai la joie et le privilège de recevoir une intelligence bien humaine : directrice de recherche au CNRS, docteure en psychologie cognitive, neuropsychologue, autrice de nombreux livres dont, récemment paru chez Pocket, l’excellent Plongez dans votre cerveau, Sylvie Chokron nous a rejoint sous le soleil de Platon et, en sa compagnie, nous allons nous demander si l’IA nous rend cons."
Une IA pas si intelligente qu’elle en a l’air Sylvie Chokron, neuropsychologue et directrice de recherche au CNRS, estime d’emblée que l’intelligence artificielle ne mérite pas vraiment son nom. Selon elle, l’IA ne crée pas véritablement de réponse originale : elle s’appuie sur des connaissances déjà acquises. Or, l’intelligence ne se résume pas à « la connaissance et encore moins à l’accumulation de connaissances ». Elle repose plutôt sur la capacité à « trouver une solution originale à un problème qui ne s’est jamais posé ». Elle implique aussi une forme de métacognition : la connaissance que l’on a de ses propres connaissances, mais aussi de leurs limites. Une capacité que la neuropsychologue résume par « la connaissance de méconnaissances » : savoir « ce dont je suis capable » autant que « ce que je ne sais pas ».
Déléguer les tâches, pas notre intelligence L’intelligence artificielle ne nous rend pas nécessairement moins intelligents : tout dépend de la manière dont nous l’utilisons. Lorsqu’elle devient un outil de collaboration, elle peut enrichir notre réflexion, à condition de conserver notre esprit critique. La neuropsychologue estime qu’elle peut devenir un formidable outil d’enrichissement, à condition que nous restions maîtres de nos capacités. « Loin de se substituer à notre intelligence, l’IA pourrait en fait tout à fait nous demander d’être encore plus experts dans notre domaine », explique-t-elle. Le véritable enjeu est donc de savoir si nous l’utilisons pour développer notre réflexion ou si nous lui abandonnons nos propres capacités. « Si on délègue nos capacités, il y a peu de chances pour qu’on s’enrichisse », prévient-elle. À l’inverse, lorsqu’elle devient un outil au service de notre pensée, « on a toutes les chances de pouvoir aller plus loin dans notre pensée ou dans notre raisonnement ».
Ce que le corps sait que la machine ignore L’intelligence humaine ne se limite pas aux capacités de raisonnement ou à l’accumulation de connaissances. Elle ne peut être réduite au cerveau seul : elle s’inscrit aussi dans notre corps, nos sens, nos émotions et notre expérience du monde. « Aujourd’hui, on parle de cognition incarnée, c’est-à-dire qu’on considère que notre intelligence n’est pas juste dans notre cerveau. Elle est à la fois dans tous nos sens, elle est dans notre corps, dans nos mains, dans nos jambes, dans la façon dont on utilise notre corps », explique Sylvie Chokron. C’est justement cette intelligence incarnée qui marque une différence fondamentale avec l’intelligence artificielle : nos perceptions, nos choix et nos raisonnements sont nourris par un vécu, une subjectivité et des émotions qui nous sont propres. « Ce qui fait la beauté du cerveau humain, c’est notre subjectivité et c’est le fait qu’on n’est justement pas des machines », souligne la neuropsychologue.